Longue chronique au ton quelque peu acidulé…

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  • #420000640557
    Invité
    Membre

    Je ne suis pas complètement d’accord avec ce postulat de départ :

    Tokage a écrit:
    Un des paradoxes de notre passion est que beaucoup d’entre nous ne connaissent pas grand-chose au fonctionnement des montres. Si j’ai pu écrire les notions de base, je serais bien incapable de parler des avantages de tel échappement sur tel autre ou de telle solution technique par rapport à telle autre en me basant sur des arguments mécaniques. La perception que nous avons de la technique horlogère passe d’abord pour beaucoup d’entre nous par la question de la précision et du respect de la norme chronométrique. Ensuite, certains se lancent dans des débats sur le rôle des chatons ou des vis bleuies, ou, plus difficile, sur la supériorité des mécanismes « sautant » sur les mécanismes « trainant ». Généralement, à moins d’être horloger, on s’arrête là.

    Le "débat" sur le compteur de minute trainant ou sautant (quel débat d’ailleurs ?) ne me semble pas tellement difficile, on voit bien la différence en terme de lecture, et la difficulté de parvenir à faire un saut "parfait" est compréhensible simplement en regardant un shéma de cette complication. C’est d’ailleurs là qu’on peut voir l’excellence de L&S, plus encore que dans la finition et les méthodes pour y parvenir.

    Quant à l’échappement, si certaines solutions sont en effet loin d’être accessibles et discutables par le profane, la différence entre échappement à ancre et spiral libre, et l’échappement classique, en terme de facilité de réglage et de stabilité, est là aussi perceptible à mon avis.

    Evidemment, ça suppose de faire un effort, même minime.

    Mais ça permet ensuite, lorsqu’on compare deux mouvements, l’un équipé d’une raquetterie à double col de cygne avec ponts de balancier gravé, et l’autre d’un spiral libre, de garder la tête froide et de considérer, éventuellement, que le plus intéressant techniquement, s’agissant de l’échappement, n’est pas le plus démonstratif.

    Citation :
    Plus facile à maitriser, l’histoire et le respect de la tradition horlogère – où plutôt l’idée que nous nous en faisons via les discours des marques. Chacun peut s’improviser expert sur telle ou telle maison en potassant le catalogue idoine et la ligne du temps qu’on ne manque pas de mettre au début.

    Ceux qui font ça ne s’improvisent pas expert mais attachés de presse bénévole.

    Citation :
    A contrario, avoir un arbre généalogique solide fait pardonner beaucoup : anglages mollassons (Patek Philippe et sa phobie marquée pour les angles rentrants sur certains de ses mouvements)

    Qui représentent en nb la majorité de sa production (sans parler du quartz)

    Journe aussi fait dans ce genre d’anglage "mou", j’ai pas vu gd monde le lui reprocher.

    Citation :
    Manufacture : L’idée n’est pas de revenir sur qui est « manufacture » et qui ne l’est pas mais bien de rappeler la force symbolique du concept qui se résume en une simple formule « Manufacture est toujours mieux que pas manufacture ».

    Avant d’être ce concept, ça a été une notion industrielle, et un terme légalement défini. Selon l’arrêté du Conseil Fédéral suisse protégeant l’industrie horlogère suisse en date du 23 décembre 1948 (Recueil officiel du droit fédéral, 1948 p. 1275), abrogé, une manufacture est :

    "une fabrique qui produit chez elle tout ou partie de ses ébauches et, le cas échéant, des fournitures et des boîtes nécessaires à sa fabrication de montres ou de mouvements"

    Il y a des gens comme Silberstein qui assument leur statut d’établisseur, d’autres ont besoin de se donner une "légitimité" en se proclamant, en se voulant manufacture…

    Mais derrière ça, il y a tout simplement le fait qu’une montre mécanique est un objet sans utilité, une parure, une absurdité. Avant le quartz, l’heure partout, on vendait un service : précision + fiabilité + réserve de marche + lisibilité. Dans ce cadre, peut importe que le mvt vienne de chez tartempion ou Truc, l’essentiel est la performance.

    Aujourd’hui, on va essayer de vendre un "savoir faire", micromécanique, une "tradition", de tisser un lien, etc…, comment le faire si on explique au client qu’on fait emboiter par un tiers un mouvement fabriqué à 100 000 exemplaire / an par des robots, dans une boite usinée en Malaisie ?

    Citation :
    Champion du genre : L&S qui en reprenant lors de sa résurrection des codes esthétiques anciens et absolument dépassés à fixé les canons du concept. Au point que désormais les manufactures chinoises se sont mis aussi à bleuir leurs vis… La maison allemande a ici réalisé un coup de maître : quoi de mieux pour s’imposer dans un marché que d’en changer les règles en sa faveur ? D’où le point suivant…

    Je pense que tu surinterprètes. L&S (relancé par des gens venant de chez IWC notamment) a-t-il voulu "changer" des codes généraux ?

    Ils ont surtout voulu se trouver une place, sur le créneau de PP et VC, et pour ça il est plus intelligent de proposer autre chose que ce qui existe déjà, et si en plus on peut le faire en offrant une "réinterprétation" de son "patrimoine englouti"…

    => leur politique me semble logique, et pas aussi machiavélique qu’on pourrait l’imaginer. D’ailleurs, Journe, lancé après L&S, reprend lui plutôt la tradition genevoise de patèque…

    Citation :
    Mouvement de forme : C’est aussi à L&S que l’on doit une autre idée reçue : la suprématie du calibre de forme. Si vous jetez un coup d’œil sur la section vintage de temps à autres, vous verrez rapidement qu’avant on emboitait toutes sortes de mouvements dans toutes sortes de boitiers.

    On a tous en tête des images de PP carrées avec mvt rond inside…

    Mais ne généralisons pas. Gruen a fait des tas de mvt de forme, la Reverso d’origine embarquait un mvt octogonal, Hamilton a vendu des tonnes de montres rectangulaires à mvt de forme entre deux guerres (982M dans sa meilleure exécution), longines, IWC, etc…

    Et encore une fois, dans une époque où la montre méca n’est rien d’autre que la démonstration d’un savoir faire technique qui est industriellement et scientifiquement dépassé, ce genre d’exigence est logique.

    Citation :
    le chronographe manuel par amputation du mécanisme automatique, apparaissent comme des pis-aller, au mieux, ou des hérésies, au pire.

    Je suis désolé, mais s’agissant du EP qui a été conçu pour être auto, oui, c’est une hérésie. Et pour quel bénéfice ? contempler une superbe platine de remontage automatique ? (et ne parlons pas de l’omega coax chrono manuel, où les réservations du système de remontage auto sont toutes visibles…)

    Citation :
    Par extension, le module, c’est mal, très mal.

    non, mais tout dépend. Un module de QP complet par dessus un bon mvt auto fin, genre module de QP complet coté cadran au dessus d’un 2892, c’est mécaniquement parfaitement logique.

    Et le module de chrono du panograph est très bien fait, et permet de bien voir fonctionner le mvt…

    Citation :
    En écrivant cet article, je me suis rendu compte à quel point L&S avait formaté une partie de ma (notre ?) réflexion sur l’horlogerie. La marque a réussi à faire passer pour entièrement naturel une démarche technique et esthétique qui n’avait rien d’évident à l’époque.

    c’est vrai que ta chronique a un petit côté "coup de gueule contre le formatage de notre cerveau par L&S et ses vis bleuies" Mr. Green

    (ce que je peux fort bien comprendre, notamment lorsque pour la 8795ème fois on a lu quelqu’un s’extasier sur les vis bleuies d’on ne sait plus trop quel mvt basique, mais qui rend le service qu’on lui demande)

    Je pense que tu es exagérément pessimiste, ou trop optimiste sur le bouleversement des codes par L&S.

    Une référence par exemple, une "icône", quasi intouchable, c’est Dufour.

    J’aime bien Dufour, et notamment parce que s’il a choisi dans sa simplicity de construire un mvt d’architecture classique, il l’a doté de techniques modernes : vis polies au traitement de surface "moderne" et non par chauffe jusqu’au bleu, rubis dans la platine, échappement à spiral libre.

    Sinon, dans le segment dont tu causes, une marque qui a pas mal d’admirateurs (parmi lesquels je me compte), malgré certaines pièces ésotériques en décalage avec son discours général, c’est FPJourne, et je n’ai pas le sentiment qu’il soit spécialement influencé par L&S…

    Enfin, je pense que lorsqu’on s’interroge sur les arguments de vente de montres méca, les habillages chatoyants ou autres, comparer avec ce qui se faisait avant 1970 est dépourvu de sens à mon avis. Ce n’est plus la même époque pour la montre méca ; je colle ici ce que j’ai écris ailleurs :

    Citation :
    C’est peut-être moins une question de "snobisme" (dont l’étymologie est particulièrement adaptée à de l’Unitas fardé Mr. Green ) ou de méconnaissance technique, que simplement la fonction contemporaine des montres mécaniques.

    Ce ne sont plus des instruments de mesure du temps comme l’a été l’horlogerie mécanique dans sa période de "gloire technique", entre disons Harrison / Breguet / Berthoud etc… (à compter du développement de la chronométrie pour les besoins de la marine, et l’évolution technique des montres de poche, la course à la fiabilité et la précision) et 1970.

    Puis, au 19ème et 20 ème, la démocratisation (pas seulement avec Roskopf), la révolution industrielle, la mesure du temps est vraiment civile et individualisée.

    Aujourd’hui, c’est le quartz qui assure ce besoin. Et la clientèle du valjoux 72 dans une marque de second rang, c’est peut-être aujourd’hui celle de la casio multifonction ?

    La montre mécanique est en grande partie redevenue ce qu’elle était au 17ème, un bel objet, cher, réservé à une élite, pour lequel le paraitre est essentiel (au 17ème l’émaillage, les boites en métal précieux travaillé, le mouvement décoré, etc…).

    flower

    Longue chronique au ton quelque peu acidulé... Werk5

    batman

    #420000640558
    sylv1
    Membre
    Zorrino a écrit:
    sylv1 a écrit:
    Car à trop se renseigner, que nous reste-t-il à découvrir ?

    Connaître la photosynthèse ne me rend pas la fleur moins belle…
    Wink

    Argument qui tient la route, je te l’accorde. Mais a contrario, et je prends cet exemple pour l’avoir vécu, lorsque tu suis un photographe en pleine retouche de cliché, tu ne peux plus voir le résultat final avec l’œil aussi admirateur qu’a priori. Aujourd’hui, et malgré ce que j’évoquais plus haut, je ne sais pas si je serais encore capable de craquer sur une montre dont je ne sais absolument rien (marque, mouvement, etc). Et quelque part je le regrette. J’aurai besoin de me renseigner, de fouiner, de tergiverser ou de savoir ce que X en pense tout en étant sur qu’Y abonde dans son sens et qu’une majorité de citoyens de me lynchera pas au motif que j’ai une (chut, chut, pas de nom) au poignet. Évidemment, en cultivant cette passion, on en vient à percevoir des subtilités qui nous échappaient et cela n’est en rien regrettable, au contraire. Ces informations, qu’on nous sert toutes chaudes (marketing) ou qui résultent d’une recherche, sont indispensables, ne serait-ce que pour faire le (bon) tri entre le grain et l’ivraie. Je m’interroge simplement sur l’incidence de ces informations extérieures sur l’achat définitif. Combien ont acheté la Speed car elle a été sur la Lune ou une PO parce que James a vraiment l’air trop cool avec ? Quelle est la proportion d’acheteurs à avoir craqué pour une Sinn U1 (exemple qui m’est cher) car l’Allemande, taillée dans de la robe de sous-marin, est réputée indestructible ? Certes, les qualités intrinsèques d’une tocante sont une valeur ajoutée qui lui permettent de se différencier de ses congénères. Mais la Sinn aurait-elle connu ce même (et modeste) succès si elle avait été taillée dans du vulgaire inox, dont les propriétés physiques répondent à l’exigence de 99,9% des clients ? J’en doute. Or, peu d’entre nous aurons le loisir de tester la parfaite résistance de l’acier U-boat à la corrosion sauf à séjourner les vingt prochaines années dans la fosse des Mariannes. Malgré cette légère animosité que j’entretiens à l’égard de toutes ces personnes ou organismes qui ont su intelligemment me faire comprendre que leur montre m’est indispensable “parce que”, je continuerai malgré tout à lorgner sur ma boîte mail et Internet pour qu’ils m’informent de leur dernière nouveauté, faisant nécessairement de moi un privilégié puisqu’on me prête de l’intérêt.

    Bravo encore à Nicolas qui a su proposer une réflexion pertinente, sans préjugés et qui élève le débat à d’autres cieux que les sempiternels “Rolex, c’est fiable”, “le quartz, c’est immoral” et “Omega, c’est beau”.

    #420000640559
    delta160009
    Membre

    tout l’ art du marketing est de créer le besoin auprès du consommateur , pas le contraire

    #420000640560

    Qu’il est doux de tomber sur un tel thread quand un accès restreint au Web donne plus de 6 pages de messages non lus en retard.

    Merci à Tokage et aux autres pour ce petit bijou.
    Chinois

    #420000640561
    Emmanuel H
    Membre

    Merci d’avoir pris le temps d’écrire cet article.

    Ton point de vue est très intéressant ; j’en ai pris connaissance avec intérêt et plaisir.

    Emmanuel

    #420000640562

    Qu’est ce qu’un "anglage mou" ? quid 2

    #420000640563
    dilettante
    Membre
    Tac reloaded a écrit:

    J’aime bien Dufour, et notamment parce que s’il a choisi dans sa simplicity de construire un mvt d’architecture classique, il l’a doté de techniques modernes : vis polies au traitement de surface "moderne" et non par chauffe jusqu’au bleu, rubis dans la platine, échappement à spiral libre.

    Et lui on ne peut pas l’accuser de faire des anglages mous !

    Longue chronique au ton quelque peu acidulé... Dufour1
    Credit : timezone.com

    Shocked

    #420000640564
    Tokage
    Membre

    ‘Jour tout le monde et merci pour vos commentaires.

    En écrivant cet article, mon point de départ était la remise en question de quelques idées reçues qui tiennent parfois lieu de science horlogère. Comme il a bien fallu illustrer mon propos, j’en suis venu aussi à citer des marques, des modèles, des pratiques. Je rassure ceux qui verraient dans ce texte une critique acerbe envers L&S : la marque reste très haut dans ma wish list même si cela ne m’empêche pas d’avoir un regard critique sur certaines de ses pratiques. Comme avec Omega, quand j’aime bien, je châtie bien.

    Toujours par rapport à L&S et le rôle "historique" que je lui donne, je dois reconnaitre le caractère très subjectif de ma chronique. J’ai sans doute pratiqué l’illusion rétrospective : arrivé sur le tard dans le monde de l’horlogerie, j’ai raté tout le début et interprète la situation actuelle au regard de mes connaissances partielles et partiales. Même si je sais que Blancpain a joué un rôle important dans le retour du mécanique, j’ai toujours tendance à sous-estimer cette marque.

    Nic Chinois las

    PS : Un anglage "mou" est pour moi un anglage qui refusent tout angle rentrant ou sortant au dessin bien net. Le dessin du mouvement et la découpe des ponts se transforment en une suite d’entrelacs plus ou moins lâches, plus ou moins vagues. Le mouvement de l’Eterna Madison est pour moi exemplaire de cette tendance p.e.

    #420000640565

    Merci pour cet article réellement passionant. Il donne à réfléchir et c’est le signe d’un texte réfléchi et intelligent.

    Je reste convaincu que, pour réussir, un message marketing doit trouver une résonnance, c’est à dire en quelque sorte pousser un grand nombre dans une direction vers laquelle il est enclin à aller. C’est plus que simplement reprendre une tendance, c’est moins que l’inventer. Mais je suppose que si quelqu’un avait trouvé comment cela marche, ça se saurait.

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