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fred1563, le il y a 3 mois et 1 semaine.
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17 mai 2026 à 19h38 #410000161013
AlpaReflex
MembreUn article récent du Musée national Suisse et du Musée historique de Granges sur la surconsommation d’analgésiques par les ouvrières et les ouvriers horlogers depuis 1887 jusqu’à leur interdiction, sans ordonnance médicale, en 1983 seulement.

Ouvrières et ouvriers de la manufacture horlogère A. Schild SA (Assa) à la sortie du travail. Photo de 1924.Stadtarchiv Grenchen, F.00.3_Dig385[/size]
Des analgésiques au petit-déjeuner
Dans les années 1960, une forte augmentation des maladies rénales fut observée dans l’Arc jurassien. En cause: des décennies de consommation d’analgésiques par les horlogères et les horlogers de la région.
Bettina Kurz[/size]
Bettina Kurz est collaboratrice scientifique au Kultur-Historisches Museum de GrangesÀ 6h45 précises, les cloches des tours d’usine de Granges retentissent pour la première fois. Répondant à l’appel de leur employeur, ouvrières et ouvriers affluent par centaines depuis la gare Nord vers le centre-ville. C’est ici que l’une des branches les plus importantes de l’industrie horlogère suisse s’est développée depuis les années 1850. Les usines et les cités ouvrières ont peu à peu supplanté les maisons en bois et les fermes du village. Des noms de fabriques prestigieux tels que ETA, ASSA, Baumgartner Frères et A. Michel S.A. façonnent désormais le paysage urbain.
Après le premier coup de cloche, les ouvrières et les ouvriers disposent de quinze minutes pour rejoindre leur poste de travail. Les portes des usines se referment à 7 heures précises, tout retard étant passible d’une amende. Dans la rue bordée d’échoppes, de boulangeries et de restaurants qui mène de la gare au centre-ville, les horlogères et les horlogers font rapidement le plein de cigarettes, de petits pains, mais aussi d’analgésiques. En vente libre à l’époque, ces médicaments s’achètent facilement dans n’importe quel kiosque, voire au distributeur automatique. Parmi les plus populaires figurent les comprimés de Saridon du fabricant bâlois Hoffmann-La Roche, la poudre Kafa ou encore Contre-douleurs. On peut, au choix, dissoudre la poudre dans le café matinal, ou saupoudrer les comprimés écrasés sur la tartine du petit-déjeuner. L’engouement des horlogères et des horlogers pour le «pain au Saridon» ne doit rien au hasard.[/size]

Les ouvrières et les ouvriers des manufactures horlogères avaient volontiers recours à l’analgésique Saridon.Le travail dans les manufactures horlogères était aussi éprouvant que les journées étaient longues. La fabrication des montres était traditionnellement divisée en lots. Chaque micro-opération de la chaîne de production était confiée à une seule personne, laquelle pouvait ainsi passer sa journée à meuler des rainures dans de minuscules vis. Bien que très monotone, cette activité nécessitait une attention extrême; il suffisait d’une seconde d’inattention pour qu’un doigt se retrouve écrasé par une presse à emboutir de plusieurs tonnes. Les minuscules pièces d’horlogerie devaient par ailleurs être travaillées avec la plus grande précision, souvent à l’aide d’une loupe monoculaire qui grossissait le composant dix à vingt fois. La fatigue visuelle qui en résultait, associée à la lumière crue indispensable au travail, provoquait rapidement des maux de tête. À cela s’ajoutaient le bruit assourdissant des machines et l’air étouffant des fabriques. Le meulage produisait une poussière de laiton qui s’infiltrait partout, et l’odeur de l’huile de machine et de l’essence de nettoyage était si caractéristique et si désagréable qu’on avait coutume de dire à Granges que cela «sentait l’usine».


Le travail dans les manufactures horlogères était souvent monotone, physiquement éprouvant et non dénué de risques. Clichés de la manufacture de montres Eterna, 1965.
Autre contrainte pour le personnel des manufactures: le salaire était généralement calculé en fonction du nombre de pièces produites. Les ouvrières et les ouvriers qui avaient une famille à nourrir étaient soumis à une pression considérable: ils devaient à la fois travailler vite et sans commettre la moindre erreur. Le souci de parvenir à joindre les deux bouts était omniprésent. Les contremaîtres d’usine usaient volontiers de prétextes pour déduire des amendes du salaire, notamment en cas de retards ou de conflits entre collègues.La consommation d’analgésiques était particulièrement répandue parmi les ouvrières, qui tentaient de faire face à la double charge que leur imposaient le travail et les tâches domestiques. Les horlogères étaient toutefois autorisées à quitter la fabrique une heure avant les hommes, ce qui leur valait à Granges le surnom de «femmes de onze heures». Elles disposaient alors d’une heure à peine pour faire leurs emplettes et préparer le dîner, qui devait être prêt à midi pour le retour de leur famille à la maison. Ces femmes n’avaient aucune véritable possibilité de repos, ni pendant la pause de midi ni après le travail. Souvent considérées comme une main-d’œuvre non qualifiée, elles étaient par ailleurs reléguées aux tâches les plus monotones. Leur salaire était par conséquent nettement moins élevé, souvent deux fois inférieur à celui d’un ouvrier qualifié.
Jusqu’à 30 comprimés par jour
Au vu de ces contraintes considérables, il n’est guère étonnant que beaucoup d’horlogères et d’horlogers aient cherché des moyens de soulager leurs maux de tête et d’augmenter leur rendement. Comme la plupart des analgésiques de l’époque, le Saridon, la poudre Kafa et le Contre-douleurs se composaient de paracétamol, destiné à soulager les douleurs et la fièvre, et de phénacétine, une substance active dont la dangerosité fut mise en évidence par la suite. La caféine et les sédatifs contenus dans les comprimés produisaient un effet à la fois stimulant et apaisant, améliorant ainsi effectivement la productivité à court terme. Ce regain de performance était toutefois souvent suivi d’un contrecoup dû à la phénacétine. Une fois l’effet du médicament estompé, des maux de tête et une fatigue encore plus intenses réapparaissaient généralement, de sorte que la seule issue consistait pour les ouvrières et les ouvriers à prendre une nouvelle dose: un cercle vicieux qui entraînait pour beaucoup une consommation de 10 à 30 comprimés par jour. Les analgésiques étaient disponibles partout et rapidement. De nombreuses usines, qui tiraient profit d’une meilleure capacité de concentration de leurs employés, les faisaient même souvent distribuer par le personnel de l’infirmerie. En 1958, le médecin-chef du Bürgerspital de Soleure, qui dénonça très tôt la consommation d’analgésiques dans l’industrie horlogère, évoqua des «pilulomanes» incapables de se passer des comprimés.

Publicité pour l’analgésique Contre-douleurs, 1944.Musée national suisse
Les préparations combinées à base de phénacétine étant apparues sur le marché dès 1887, tandis que les premiers rapports relatifs à la consommation sont antérieurs à 1900. Ce n’est toutefois qu’à partir des années 1950, lorsque de nombreux indices semblèrent confirmer le lien entre la consommation excessive d’analgésiques et l’apparition de lésions rénales et de tumeurs des voies urinaires, que le corps médical commença à se pencher sur la question. Cet intérêt fut motivé par une forte augmentation des maladies rénales, en particulier dans l’Arc jurassien, où une grande partie de l’industrie horlogère suisse s’était implantée. La phénacétine contenue dans les comprimés s’avéra particulièrement problématique: elle provoquait des lésions rénales. Caractérisée par une inflammation chronique des tissus rénaux, la «maladie de la phénacétine» peut évoluer silencieusement pendant des années avant d’entraîner un arrêt brutal et complet de l’activité rénale. On constata par ailleurs une augmentation des tumeurs des voies urinaires, dont le lien avec la consommation d’analgésiques fut également établi.
La corrélation supposée entre la forte concentration de maladies rénales dans l’Arc jurassien et l’industrie horlogère donna lieu, au début des années 1960, aux premières enquêtes médico-sociales sur la consommation de médicaments dans ce secteur. Rétrospectivement, le lien entre les conditions de travail dans les usines, les conditions de vie personnelles, la situation financière et la consommation d’analgésiques paraît évident. Les données recueillies à l’époque semblent également le confirmer: dans l’industrie horlogère, quatre personnes sur cinq consommant des analgésiques étaient des femmes. Cet usage était par ailleurs principalement répandu chez les ouvrières et les ouvriers, et non au sein du personnel de bureau de la même usine. Les personnes rémunérées à la pièce avalaient davantage d’analgésiques que celles qui percevaient un salaire horaire. Il apparut également qu’un travail plus éprouvant et un niveau de formation moins élevé allaient de pair avec une consommation plus importante. À l’époque, aucun lien ne fut pourtant réellement établi entre les conditions de travail et le recours aux analgésiques. Dans les années 1960, la communauté scientifique explora d’autres pistes pour expliquer la consommation excessive d’analgésiques dans l’industrie horlogère, l’attribuant notamment à «la frénésie et le tumulte» de l’époque moderne ou à des «carences familiales» pendant la petite enfance. Peu de voix s’élevèrent par conséquent contre les conditions de travail précaires qui régnaient dans l’industrie horlogère. Pendant longtemps, ni la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (SUVA), ni l’inspection du travail, ni les syndicats n’entreprirent quoi que ce soit pour améliorer ces conditions.


Vue des ateliers d’usine de ETA, vers 1960.Memobase, Zentralbibliothek Solothurn / Memobase, Zentralbibliothek Solothurn
Si plusieurs associations médicales exigeaient depuis longtemps une obligation de prescription pour les médicaments contenant de la phénacétine, le problème fut finalement résolu par la hausse des coûts de traitement. Les cas de lésions rénales graves avaient quintuplé depuis les années 1940. Les premiers centres de dialyse furent créés dans les hôpitaux suisses dans les années 1960. Les établissements de l’Arc jurassien devaient souvent proposer un nombre de places anormalement élevé. De très grands centres virent le jour à Bienne et à Berne. L’accès à ce traitement de substitution rénale extrêmement coûteux attira soudainement l’attention des caisses-maladie et des responsables économiques sur ce problème. Les préparations combinées contenant de la phénacétine furent interdites en Suisse en 1983, et Hoffmann-La Roche modifia la formule du Saridon.
Patiente lors d’une séance de dialyse à Genève, 1963.Dukas by RDBÀ Granges, la grande crise horlogère des années 1970 avait déjà résolu le problème. Le lancement des montres à quartz bon marché entraîna une chute des prix des modèles mécaniques produits en Suisse. Des milliers d’emplois furent supprimés à Granges. Une grande partie des manufactures d’horlogerie et des sous-traitants durent mettre la clé sous la porte. Ce n’est qu’en 1983, lorsque Nicolas Hayek lança la production de la Swatch dans l’usine ETA de Granges, que l’industrie horlogère de la ville reprit son essor. La Suisse avait à l’époque déjà interdit les analgésiques à base de phénacétine.
De la commune rurale au pôle technologique
L’exposition permanente du Musée historique de Granges emmène les visiteurs dans un passionnant voyage à travers l’histoire de la région de Granges, d’un village agricole à une ville technologique. Elle met en lumière le développement de l’industrie horlogère et son influence sur la région.
lien article « des analgésiques au petit-déjeuner »
https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2026/05/des-analgesiques-au-petit-dejeuner/
17 mai 2026 à 20h42 #420005082576Pierre-Yves
MembreMerci pour ce sujet intéressant qui aurait plu, sans nul doute, au regretté ZEN qui, lui, s’était intéressé aux « Radium Girls ».
17 mai 2026 à 20h53 #420005082577BLM
MembreUn sujet en effet très intéressant et illustré.
Merci pour le partage.
17 mai 2026 à 21h19 #420005082578JM50
Membre- Pierre-Yves a écrit:
- Merci pour ce sujet intéressant qui aurait plu, sans nul doute, au regretté ZEN qui, lui, s’était intéressé aux « Radium Girls ».
Merci à toi Pierre-Yves, … Et amitiés à Zen, qui nous regarde sans doute de là-haut
17 mai 2026 à 22h15 #42000508257917rubis
MembreIntéressant et instructif. Merci beaucoup !
18 mai 2026 à 9h48 #420005082580MONTEMONT
MembreTrès intéressant,
Ce qui m’interpelle dans cet article c’est qu’ils n’ont détecté que des problèmes rénaux lié à un composant de cet analgésique alors qu’une telle consommation d’un produit contenant du Paracétamol aurait du aussi créé des problèmes au foie vu la quantité de cachets décrit dans l’article.
18 mai 2026 à 11h14 #420005082581Emmanuel2b
MembreMerci beaucoup pour cet article
18 mai 2026 à 11h42 #420005082582Raxevis Arcofin
MembreMerci du partage @AlpaReflex.
Pour avoir effleuré ce que pouvait être le travail en atelier d’horlogerie lors de mes visites du Musée de Saint-Nicolas d’Aliermont j’étais pourtant loin d’en avoir saisi la dureté que tu nous décris.
Et comme le rappelle @Pierre-Yves en dehors de l’article sur le radium il ne reste que quelques comptes rendus de visites d’ateliers d’aujourd’hui que nous partagent quelques FàMeux. Ateliers qui semblent comme vacances au soleil à côté de ce que tu nous fais découvrir.18 mai 2026 à 12h21 #420005082583aquamoeba
MembreMerci pour cet article qui rend plus concrète la réalité de l’histoire de l’horlogerie tant romancée. Reste à espérer, qu’aujourd’hui, les conditions de travail soient partout décentes
18 mai 2026 à 16h58 #420005082584ultimanecat
Membremerci pour ce post
faut dire que je suis potard18 mai 2026 à 20h40 #420005082585Invité
MembreLe fameux bon vieux temps. Édifiant. Merci.
18 mai 2026 à 22h38 #420005082586Panini
MembreMerci beaucoup AlpaReflex d’avoir relayé cet article
Indéniablement, ce que j’ai lu de plus intéressant concernant l’horlogerie ces derniers jours
18 mai 2026 à 22h56 #420005082587Saturne
MembreEh oui, au-delà du conte de fée narré par la communication des marques, l’horlogerie a été (et est encore) une industrie comme une autre avec des côtés plus ou moins reluisants.
J’avais posté dans mon sujet : Témoignages d’horlogers cette vidéo où il est question des ouvrières et ouvriers consommant de grandes quantités de « Saridon » ( à 18min) :
19 mai 2026 à 0h46 #420005082588JM50
Membre- Saturne a écrit:
- Eh oui, au-delà du conte de fée narré par la communication des marques, l’horlogerie a été (et est encore) une industrie comme une autre avec des côtés plus ou moins reluisants. J’avais posté dans mon sujet : Témoignages d’horlogers cette vidéo où il est question des ouvrières et ouvriers consommant de grandes quantités de « Saridon » ( à 18min) :
@Saturne Remerciements sincères pour ce documentaire. ROVENTA HENEX est du côté suisse du Jura, si je me souviens bien. Reprise par une partie de son encadrement suite à des difficultés, sauf erreur de ma part. Voir et entendre les compagnons (… agés !) chanter ensemble et l’un d’eux montrer fièrement l’endroit où il a passé près de 50 ans, me rassure un peu.
Je ne suis pas très doué en matière de « croisement de fil FAM », mais j’aimerais que nombre d’intervenants du fil « « Hayek et le sens des affaires 🙁 » que j’ai ouvert hier sur FORUMAMONTRES suite à mon ras-le-bol du business voyou, lisent également ce fil » Des analgésiques au petit-déjeuner « . Passionnés par les montres nous sommes, lucides sur le monde d’hier et de demain nous devons être !19 mai 2026 à 4h50 #420005082589DON
MembreCe genre d’article remet aussi un peu l’église au milieu du village sur la vision romantique de “l’âge d’or” de l’horlogerie suisse.
On fantasme souvent les années 50-60 comme une époque magique : manufactures pleines de vie, ouvrières derrière leurs établis, calibres mythiques, précision suisse, et des montres qui sont devenues depuis les grands classiques de l’horlogerie. Mais derrière les belles publicités et les montres vintage qu’on collectionne aujourd’hui, il y avait aussi une violence sociale énorme.
Des journées interminables.
Le travail à la pièce.
Le bruit.
Les poussières métalliques.
Les huiles.
La fatigue visuelle.
La pression permanente de produire plus vite sans faire d’erreur.Et au milieu de ça, des ouvrières qui avalaient du Saridon au petit-déjeuner pour tenir le rythme.
C’est fascinant et glaçant à la fois.
Cela montre aussi quelque chose d’assez moderne finalement : quand un système pousse les gens au rendement absolu, le corps finit toujours par payer la facture. Hier avec la phénacétine, aujourd’hui avec d’autres dépendances plus “acceptables” socialement : caféine à outrance, anxiolytiques, somnifères chaque soir, « stimulants » illégaux, bref burn-out qui n’est jamais loin.
Et pourtant… malgré cette dureté, ces gens ont construit une partie de l’horlogerie que nous admirons encore aujourd’hui. Beaucoup de montres vintage qu’on considère désormais comme “poétiques” sont nées dans des ateliers qui sentaient l’huile chaude, le métal et l’épuisement nerveux.
Ça rappelle aussi que derrière chaque mouvement ETA mythique ou chaque manufacture historique, il y avait avant tout des êtres humains. Pas juste des machines à produire du patrimoine horloger.
Un immense respect à tous nos anciens qui ont tant donné pour participer à la création des plus belles références horlogères et à toutes ces montres mécaniques qui ont accompagné nos grands-parents et nos parents dans leur quotidien.
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« Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé«
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