FORUMAMONTRES › Forums › FORUMAMONTRES › Comment par un tour de passe-passe, un mouvement suisse est passé à l’Est
- Ce sujet contient 49 réponses, 20 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par
ZEN, le il y a 5 années et 10 mois.
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5 décembre 2020 à 1h40 #410000146502
ZEN
MembreLa crise ? Quelle crise ? L’horlogerie a déjà connu dans le passé de nombreuses crises avec leurs drames, leurs disparitions de marque et les horlogers suisses dans la rue, eh oui, même en Suisse, il peut y avoir des défilés « sociaux ». Les années 60 ne furent pas de tout repos, si un mouvement comme El Primero programmé pour 1965 a pris 4 ans de retard pour sa sortie commerciale, ce n’est pas à cause de difficultés techniques mais parce que le contexte économique laissait à penser que l’horlogerie ne serait pas une priorité dans l’achat des ménages.
L’horlogerie s’essaie donc à des produits qui peuvent avoir un sens économique. La demande de montres est énorme, on sort des années « montres de poche » et la montre depuis les années 40 est passée au poignet de manière dominante. Les années 60 marquent un pas supplémentaire car cette fois les consommateurs veulent que les montres se remontent toutes seules.
Certaines maisons « rament » pour se moderniser et finissent par emboiter n’importe quoi. On peut en cherchant bien retrouver des calibres bas de gamme dans des boites chromées improbables et ceci dans les catalogues de maisons prestigieuses comme Ulysse Nardin ou Zenith. Pire, des calibres à quartz Citizen viendront 10 ans plus tard se cacher, Ô infamie, dans des montres suisses.
Les années 70 confortent l’horlogerie dans son inconfort et cette fois la guerre est déclarée avec le quartz auquel les maisons suisses à quelques exceptions près, ne croyaient pas. Omega développa son propre quartz mais ne fut que très peu suivi sur cette voie. Plusieurs fabricants sont précipités vers la faillite. Breitling, Ulysse Nardin licencient jusqu’à ce qu’une seule personne ou deux ne finissent par occuper l’activité de la marque.
On met sur le trottoir les archives d’Ulysse Nardin, dans une benne pour que les services de la ville du Locle les déplacent jusqu’aux déchets. C’est le conservateur du Musée du Château des Monts, le musée d’horlogerie du Locle, qui passant devant ce qui reste de la manufacture remplit son coffre de voiture et fait des aller-retour jusqu’au musée pour sauver les archives. Elles sont toujours aujourd’hui entreposées là-bas. Ce conservateur est connu pour sa passion de l’horlogerie … C’est un Horloger émérite, Ephrem Jobin, l’inventeur du 135 de Zenith, mouvement le plus primé dans les concours de chronométrie, Zenith qu’il a quitté depuis 1954 sur un coup de colère pour n’avoir pas été invité à la soirée de remise du 5ème premier prix de chronométrie. Un Directeur d’atelier l’avait oublié pour tirer à lui la gloire de ces résultats exceptionnels.
Breitling pendant ce temps ferme ses portes et l’horlogerie ressemblera à un champ de ruines au début des années 1980. La fin des années 60 et le début des années 1970 sonne l’heure des ferrailleurs. Les Américains qui ont racheté Zenith veulent livrer à la ferraille les étampes et outillages que protège Charles Vermot transformé en héros par le marketing qui a oublié son frère et le caractère infect de Charles. Chez Ulysse Nardin, pas de Vermot salvateur… Les étampes et outillages et beaucoup de machines sont rachetées par des ferrailleurs qui revendent le matériel à des Américains qui eux-mêmes les cèdent à des Russes. On s’égare dans le « qui est qui » et les faux nez des acheteurs « vautours » des matériels et outillages suisses que par esprit protectionniste, les Suisses ne veulent pas céder aux Russes dont on craint en Helvétie qu’ils n’envahissent les pays avec des bombes nucléaires, d’où des abris anti-atomiques partout, et qu’ils ne viennent bruler le peu d’herbe qui reste sous les pieds des fabricants d’horlogerie suisse.
Du coup, ce sont des acheteurs européens et américains qui sont privilégiés mais personne ne sait que les Russes sont au bout du chemin. En 1964, les soviétiques ont créé la manufacture Poljot car il faut à tout prix accélérer l’équipement du peuple russe en montres de qualité et se caler dans ce qui représente un besoin des populations. L’horlogerie russe a beaucoup copié dans son histoire sur l’horlogerie européenne et américaine. À travers sa société Amtorg, le gouvernement soviétique importe en 1929 les machines de deux sociétés américaines en faillite, la Ansonia Clock Company of Brooklyn (New York) et la Dueber-Hampden Watch Company (à Canton, Ohio). Une vingtaine de techniciens américains viennent aider pour démarrer la production et les premières montres russes sont marquées au nom de Dueber-Hampden, Canton, Ohio, USA… Cela ne dérange pas les soviétiques.
L’ingénierie créative en matière de mouvement est quasi exclusivement située à l’ouest. Les russes ont déjà copié Zenith et son calibre 135, LIP et son calibre R-26 qui set devenu le K-26.
Les outillages Ulysse Nardin se retrouvent ainsi par des tours de passe-passe entre les mains de Poljot … Cette manufacture soviétique va alors inonder le pays de ses productions autant dans l’industrie que l’armée ou les universités. La maison fabrique de grosses montres de bord avec des calibres 22 lignes non pas copiés sur Ulysse Nardin mais fabriqués avec les outillages Ulysse Nardin.
Le calibre 22 d’Ulysse Nardin et sa refabrication soviétiqueUlysse Nardin aujourd’hui dit toujours ignorer comment ces montres russes ont pu hériter d’un calibre si proche car nul n’a tracé les outillages … Le mouvement fut imaginé en Haute-Savoie, en France donc, avant d’être racheté par Ulysse Nardin via Paul David et le voilà dans les années 1960 cédé aux Russes au poids de la ferraille et sans aucune préservation de droits de propriété industrielle.
Les Russes se sont contentés d’adaptations mineures notamment pour la trotteuse centrale et ont ajouté une décoration sommaire dite « Cote de Moscou » (c’est un clin d’œil) . Plusieurs maisons russes ont « signé » ces montres. On estime la fin de la production vers 1994 avant qu’en 2010 Poljot ne cesse de produire, enfin pas tout à fait car il reste une forme embryonnaire de Poljot dans un pays où la mort n’est jamais certaine.
Alors montre Ulysse Narjot ou Polnardin ? La question mérite d’être posée quant à la manière dont a transité ce savoir faire qui était le fer de lance de la maison Ulysse Nardin, celui sur lequel nombre de ses prix de chronométrie reposent et qui est devenu un best-seller soviétique. Ulysse n’aurait sans doute pas apprécié un tel détour.
5 décembre 2020 à 1h50 #420004468676Charly
MembreTrès intéressant !
Merci Zen5 décembre 2020 à 3h34 #420004468677Leeadama
MembreUne journée où on apprend quelque chose n’est pas une journée perdue, merci
5 décembre 2020 à 4h04 #420004468678straslike
MembreMerci pour cet article intéressant
5 décembre 2020 à 4h23 #420004468679Zeclarr
MembreTrès sympa comme article.
5 décembre 2020 à 5h39 #420004468680Comenius
MembreMerci pour cet article. Ne m’intéressant guère aux montres de bord, je ne connaissais pas cet « emprunt ».
Des emprunts, il y en a eu effectivement, mais je voudrais quand même amener quelques précisions et corrections.
C’est la marque Poljot, et non la manufacture, qui a été créée en 1964. La manufacture, elle, existait depuis 1930, suite à l’acquisition évoquée de l’outillage américain.
Cet outillage étant très médiocre, ils ont ensuite acheté (et non copié) les droits et l’outillage pour développer le calibre R26 de Lip (idem pour le T18 d’ailleurs).
Quant au Zénith 135, s’il est répété à longueur de forum que le 2809 de Vostok en est une copie, il y a des avis plus nuancés (et pas seulement chez les russes
) pour évoquer une inspiration troublante certes (et qui implique effectivement que les russes ont copié des choix techniques qu’on retrouve dans ce mouvement), mais aussi de vraies différences, et que de telles ressemblances, inspirations, emprunts, étaient finalement aussi courantes entre concurrents occidentaux.5 décembre 2020 à 6h43 #420004468681azulseco
MembreUn grand merci pour ces moments d’Histoire et d’histoires. Je vais me coucher beaucoup moins bête ce soir.
5 décembre 2020 à 8h18 #420004468682ZEN
Membre- Comenius a écrit:
- Merci pour cet article. Ne m’intéressant guère aux montres de bord, je ne connaissais pas cet « emprunt ».
Des emprunts, il y en a eu effectivement, mais je voudrais quand même amener quelques précisions et corrections.
C’est la marque Poljot, et non la manufacture, qui a été créée en 1964. La manufacture, elle, existait depuis 1930, suite à l’acquisition évoquée de l’outillage américain.
Cet outillage étant très médiocre, ils ont ensuite acheté (et non copié) les droits et l’outillage pour développer le calibre R26 de Lip (idem pour le T18 d’ailleurs).
Quant au Zénith 135, s’il est répété à longueur de forum que le 2809 de Vostok en est une copie, il y a des avis plus nuancés (et pas seulement chez les russes
) pour évoquer une inspiration troublante certes (et qui implique effectivement que les russes ont copié des choix techniques qu’on retrouve dans ce mouvement), mais aussi de vraies différences, et que de telles ressemblances, inspirations, emprunts, étaient finalement aussi courantes entre concurrents occidentaux.
Oui, j’ai expliqué que c’est Dueber Hampden dont je raconte sur FAM l’histoire par ailleurs qui revendit, lors de sa faillite, ses machines aux Russes. Le plus drôle étant de trouver des calibres faits en Russie et estampillés Dueber … L’outillage d’Hampden qui a envoyé au passage une vingtaine de techniciens et d’horlogers pour mettre en route le matériel n’était pas mauvais mais les Russes ont voulu adapter et simplifier les mouvements à un degré qui les rendait moins fiables.
Pour le 135, même la raquette brevetée en 1903 a été exploitée sans vergogne par les Russes. Le fait que c’est une copie ne date pas des forums mais de bien avant les années 1990 et plusieurs ouvrages en parlent déjà. Les différences tiennent davantage à une incapacité à reproduire à bas coût qu’à une volonté de faire différent. A part au parti communiste soviétique, il est impossible de parler de coïncidences ou de ressemblance ou d’emprunt. Toute l’économie de l’Allemagne de l’Est et des soviétiques a pendant des années été basée sur la copie et la contrefaçon. Quant aux ressemblances entres marques occidentales, il s’agit souvent de développements industriels communs et non de ressemblances. Il y a eu lorsqu’il y a eu des emprunts de cuisants procès entre maisons suisses, procès impossibles avec les soviétiques.
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Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).5 décembre 2020 à 8h25 #420004468683fly back
MembreUne grande seconde est contre productif en chronometrie. La roue additionnelle et le long axe de centre est une hérésie sur une pièce que l’on tente de conserver à moins d’une seconde.
Mais il en faut pour tout le monde.
Loin du magnifique cadran email et la qualité du 22 centenaire. Chez Bouhelier on trouvait même des balanciers réglés.
5 décembre 2020 à 8h35 #420004468684ZEN
MembreMerci Fly-back. Je crois que la grande seconde qui, comme tu le dis, crée une contrainte du mouvement qui peut nuire à sa bonne marche, était une obligation liée à la visibilité. Je pourrais présenter sous peu les développements techniques que cela a imposé à Ulysse Nardin pour préserver la qualité du réglage sur une pièce chronomètre (sans doute primée).
L’ébauche de base (française) était avec une petite seconde mais une contrainte particulière et quasi internationale imposait la centrale …
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Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).5 décembre 2020 à 9h08 #420004468685fly back
MembreLes marins du 19 ème étaient probablement mieux conseillés avec des conceptions plus justeS ! Car transporter l’heure depuis le chronomètre de marine ( le vrai, celui qui prenait l’heure depuis l’observatoire, sans retouche durant des mois), avec la montre de pont, était parfois sportif. Rajouter une grande seconde, pour effectivement avoir une meilleure lecture, était une chose. Avoir une position juste de cette même aiguille, afin d’avoir une meilleure position, est autre chose.
La petite seconde est aussi plus lisible et juste avec la détente, tant chrono que montre, surtout sur un magnifique email blanc UN 22
5 décembre 2020 à 9h17 #420004468686simke
MembreMerci Zen et Fly back

A nuancer tout de même Zen : copie horlogère certes, mais il me semble que les ouvriers de Lip étaient très heureux de partager le T18 avec les soviétiques.
A noter que l’inverse a aussi fonctionné mais dans l’aéronautique de pointe, ainsi que dans le travail des matériaux de pointe : la maîtrise du travaille du titane ou de l’aluminium qualité aéronautique.
Autres temps, autres mœurs ? Pas sûr…
En tout cas : article passionnant comme d’habitude, et qui manque réellement sur FAM … J’aimerai qu’un jour, tu puisses développer un thème sur les horloges de marines Poljot, ou les montres soviétiques de poignet en 24h, ou encore celles indiquant les quarts et moins le quart.
Peut-être qu’avec l’aide de Raketa ?
Merci en tout cas
un samedi passionnant !5 décembre 2020 à 9h35 #420004468687Horsault
MembreMerci pour cet article.
Concernant les emprunts technologiques effectués sans vergogne par l’URSS, il faut nuancer par la quantité de technologies saisies à titre de réparation de guerre par les alliés.
Les français ont ainsi pompé dans l’aéronautique, l’industrie motocycliste, l’aviation. Voir les « BMW françaises » de la gendarmerie après-guerre, ou les Junkers 52 utilisés par l’armée.
Les USA ont pompé notamment dans l’aéronautique l’astronautique et l’armement (ailes volantes, programme spatial…).
L’URSS a fait de même, et il ne faut pas oublier « l’amitié entre États socialistes » ni le fait que l’URSS, dont le cœur vif a été dévasté et qui a perdu au moins 27 millions d’habitants (16% de la population) dont 11 millions de soldats, a dû reconstruire son territoire et son industrie, de même que fournir l’équivalent du plan Marshal aux territoires dépendant d’elle.
À noter que la reconstruction a abouti, par ex. à la fondation de la manufacture horlogère de Minsk (actuellement Luch) décidée pour fournir du travail aux habitants.
La restauration des monuments pillés par les armées ennemies a duré des décennies et le cabinet d’ambre n’a été rouvert qu’en 2003.
Les problèmes de logement des habitants ont trouvé leur solution dans les années 80.5 décembre 2020 à 10h13 #420004468688Raxevis Arcofin
MembreExcellent!
Après çà, dire que
demainaprès-demain on apprendra que des Asiatiques ontobtenusracheté des ébauches pour fabriquer chez eux des pièces de montre qui sont ensuite assemblées en Europe, estampillées, puis vendues en partenariat avec une boutique de New-York, ben moi çà me fait frémir.Nous avons tous des idées, parfois grandes et alors elle tiennent une vie entière; Parfois petites et elles ont besoins d’un peu d’EPO pour exister…
En tout cas merci de cette mise en lumière.
5 décembre 2020 à 11h45 #420004468689py3.14
MembreMerci pour cet article passionant et les échanges qui s’ensuivent.
Des »emprunts » et des tractations, il y en a eu pas mal effectivement, voire des dépeçages après guerre.
Je suis d’ailleurs curieux de ce que les soviétiques ont fait du matériel qu’ils ont pillé à Glashütte à la fin de la guerre. Le musée de Glashütte insiste bien sur le fait qu’ils ont absolument tout pris, plans et machines, et que les allemands ont du repartir de zéro.
Les soviétiques n’ont rien tiré de tout cela?
On peut également parler de la marque tchèque Prim (Comenius corrige moi si je me trompe, tu en sais sans doute bien plus que moi là dessus) qui lors de son lancement fin des années 40 cherchait un calibre, avait le choix entre demander aux allemands de l’est, demander aux russes, et ont finalement acheté des calibres Lip R25 qu’ils ont tout simplement copiés pour créer le leur.
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