FORUMAMONTRES › Forums › FORUMAMONTRES › Les yeux brouillés de Gilles. On raconte forcément un peu de soi. Tout est vrai
- Ce sujet contient 32 réponses, 31 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par
Leopal, le il y a 6 années et 11 mois.
-
AuteurMessages
-
2 janvier 2019 à 7h05 #420004214762
coyoterebelle
MembreUn texte très fort dont je viens juste de faire la lecture. Les mots sonnent juste, il n’écrivait pas que sur les montres l’ami Zen. Un bel hommage à son copain.
2 janvier 2019 à 7h23 #420004214763oliveka
MembreLe message de Joël n’est pas si vieux ….
mais je pense que l’empathie existe toujours …
__________________________________
Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui.3 janvier 2019 à 0h49 #420004214764Horlo74
MembreNotre ami Joël est maintenant de nouveau à côté de son ami.. La dure réalité de la vie, quel superbe texte, si tendre et dur à la fois, qui humidifie instantanément les yeux..
Merci, Joël..
3 janvier 2019 à 4h00 #420004214765nonette
Membresacré bonhomme ce zen.
Une sensibilité à fleur de peau magnifiée par un texte grandiose.
3 janvier 2019 à 22h31 #420004214766Caesario
MembreJe viens également de tomber sur ce texte
Très touchant et juste parfaitement raconté.
Tu nous manques aussi ZEN…Parmi les étoiles, Joel et Gilles ont certainement dû etre heureux de se retrouver .
Repose en paix23 novembre 2019 à 6h10 #410000141150ZEN
Membre- LauZ a écrit:
- L’empathie devient rare et c’est malheureux,
… et si tu savais à quel point ce sentiment est devenu rare, voir même totalement oublié …
23 novembre 2019 à 6h10 #420004214735ZEN
MembreMon cher Gilles
Je t’écris aujourd’hui parce que ce matin, j’ai croisé un gamin qui m’a fait penser à toi. T’avais dix ans ! Tu te souviens ? Nous étions en CM2 et notre instituteur pouvait parfois être sévère mais aussi avoir le cœur sur la main. On habitait pas très loin l’un de l’autre et tu m’avais dit que ton père était parti en Amérique et qu’il pensait à toi parce qu’il t’écrivait. C’est ta mère qui te disait ça. Qu’est-ce qu’on se marrait quand on rentrait de l’école et qu’on passait devant cette station service où on essayait d’aller quémander des personnages en plastique normalement réservés aux clients qui faisaient le plein. Ta mère n’avait pas de voiture et mes parents non plus, alors les pleins pour avoir les cadeaux, nous on n’y comptait pas.
Je crânais avec mon jean Levis, un des premiers importés des USA. Un vrai que je te disais ! Et puis, j’avais aussi cette montre, une vraie montre mécanique achetée chez Tardivon, le marchand de journaux, qui se remontait avec une trotteuse rouge. T’en aurais bien voulu une, de montre Kelton, mais ta mère te disait que t’étais pas assez soigneux. Toi, tu pensais que c’est parce qu’elle n’avait pas les moyens. Moi, je n’en savais rien. En tous les cas, tu étais le seul à qui je prêtais mes bandes dessinées parce que ta mère ne t’en achetait aucune. C’est pour ça qu’un jour, tu m’as dit qu’elle n’avait pas de sous et que ton petit frère récupérait tes vieux vêtements. Il nous ennuyait bien ton frère, des fois.
Je me rappelle ce jour où tu avais eu une crise d’asthme, c’était un dimanche et j’étais allé te voir chez toi. Tu étais rouge comme un coquelicot et tu toussais en disant que tu avais mal. Tu pleurais même et tu ne voulais pas que ton frère le voit, ni ta sœur parce que tu me disais qu’ils se moquaient de toi. Mais qu’est-ce que tu avais mal … Tu avais les yeux qui étaient presque sortis des orbites. Ca faisait peur, tu sais. Je t’avais prêté ma montre, le temps de ma présence pour que tu testes le temps entre tes quintes de toux. Au bout d’une heure, tu avais dit que ça s’espaçait un peu.
Le lendemain, tu n’avais pas fait tes devoirs. L’instituteur avait crié après toi et comme tu lui avais dit que tu avais été malade la veille, il t’avait traité de comédien. Tu lui avais répondu que ce n’était pas vrai et il t’avait collé une gifle et t’avait puni. Comme j’étais le premier de la classe, je m’étais levé de ma place au premier rang et je suis venu pour lui dire que ce qu’il avait fait était injuste et que tu étais vraiment malade. Je lui avais dit qu’il ne se rendait pas compte de la situation et que te gifler et punir était une solution pour faire semblant de ne pas comprendre. « Si vous le punissez alors, il faut tous nous punir parce qu’il a fait comme les autres, il a fait ce qu’il a pu ! » Il y avait un silence de mort dans la classe. Du coup, il avait décidé de me punir aussi et m’avait dit que si j’étais aussi solidaire, je n’avais qu’à venir m’asseoir à coté de toi, ce que j’avais fait immédiatement et qu’il avait pris pour de l’insolence.
Je ne t’ai jamais raconté mais après ça, il m’a convoqué dans son bureau pendant la récré. Il m’a enguirlandé et dit que tu n’étais pas une bonne fréquentation pour moi et que les mauvais élèves tiraient les bons vers le bas. Je lui ai répondu qu’il se trompait et qu’il confondait le malheur avec la qualité et que tu n’étais pas un mauvais élève mais juste quelqu’un de très malheureux parce que tu n’avais plus ton père et que ta mère te faisait croire qu’il était parti en Amérique mais qu’en fait, il vous avait abandonnés. Je lui ai dit que vous n’aviez pas de moyens dans votre famille et que tu souffrais de ces crises d’asthme sans que personne ne se préoccupe vraiment de ta souffrance. Je lui ai dit que je savais faire la différence entre l’injustice et le sens des choses justes. J’étais déchaîné, tu sais. Et puis, il y a eu des larmes dans ses yeux et j’ai compris que je l’avais atteint. Je lui ai dit que si notre instituteur ne savait pas voir quand un élève était malheureux alors il ne restait plus d’espoir pour les gamins. Je lui ai dit qu’il était trop sévère avec toi et avec un autre Joël qui était un gamin de l’assistance publique comme on disait. A la fin, je lui ai dit que j’avais choisi mon camp et que je préférais être le dernier de la classe plutôt que le premier sans aider les autres. C’est pour ça qu’en rentrant de récréation, toutes les punitions ont été levées pour tous. Mais je ne devais rien dire, j’avais promis.
L’instituteur a demandé à voir ma mère hors de ma présence et il lui a tout raconté en lui disant que j’étais un sacré tempérament et que je serai avocat ou homme politique… Tu parles ! Et puis il y a eu ce dimanche soir, ce jour où tu partais à la Bourboule en cure. Tu partais tout seul dans le train. Ta mère m’avait dit que tu l’avais déjà fait mais je lui avais répondu que ça me paraissait étrange. Tu te souviens? Tu es venu me rapporter toutes mes BD et tu m’a demandé 10 fois, s’il n’y avait rien que je t’aie prêté qui ne m’ait pas été rendu. Tu étais sombre, presque absent et puis tu m’as serré longuement la main pour me dire au revoir et quand je t’ai dit « à dans 15 jours », tu es revenu sur tes pas. Tu m’as dit que tu avais écouté à travers la porte ta mère expliquer à ta sœur que ton père était parti avec une fille et vous avait laissés tomber. Il ne payait même pas de pension. Tu allais me dire quelque chose d’autre avec des larmes dans les yeux et puis ma mère est venue pour que je passe à table alors tu es parti. Ca m’avait étonné car tu t’es retourné 10 fois pour me faire signe et ça, tu ne l’avais jamais fait.
Le lendemain en début d’après-midi, c’est ta mère qui a sonné chez moi. Elle a demandé à parler à ma mère puis à me parler, je me souviens de leurs larmes et de leurs visage horrifiés. Les gendarmes étaient venus chez ta mère pour lui annoncer que tu étais tombé du train. Il y a eu une enquête qui a conclu à une erreur de ta part entre la porte des toilettes et celle du wagon. Tu sais à la seconde où j’ai appris ça, j’ai su que tu ne t’étais pas trompé. Je me suis demandé ce que ça changerait si je disais ce que je pensais mais à part rendre ta mère plus malheureuse encore, je ne voyais pas. Mais à qui en parler ? Ca ne servirait à rien sinon à cultiver le doute, un doute qui m’avait quitté. De toutes façons, cette histoire m’a hanté longtemps. Je me suis toujours demandé si je n’aurais pas du insister pour que tu me dises ce que tu voulais me dire ce dimanche soir, et si je n’aurais pu faire quelque chose, mais je sais que tu n’aurais rien dit parce que ta décision était déjà prise.
Alors tu vois, ce gamin ce matin, qui pleurait parce que sa mère l’avait enguirlandé et qui toussait comme toi, ça m’a renvoyé un demi-siècle en arrière. J’espère qu’il est moins malheureux que toi. Moi, j’ai grandi, muri, vieilli. Je hais prendre le train, tu imagines pourquoi. Les enfants seuls dans les trains, ça m’effraie. Je n’ai plus la Kelton et plus les BD que tu m’avais rendues, pas depuis très longtemps d’ailleurs, elles ont été jetées par erreur quand ma mère est partie. Je ne sais pas ce que tu serais devenu et si on était resté en contact. Je suis parti loin de là où nous étions et je n’ai plus aucun contact de cette époque-là. Ta mère, un an après ta mort est revenue me voir pour me demander ce que tu m’avais dit. J’ai éludé, ça n’aurait servi à rien, mais elle culpabilisait et se demandait si tu avais capté une conversation qu’elle avait eu avec ta grande sœur. Elle m’avait dit que j’étais le seul en qui tu avais confiance. Je ne t’ai pas trahi. Ta mère est morte, il y a une douzaine d’années, c’est la mienne qui me l’avait dit. Elle m’avait rappelé que j’avais arrêté de manger pendant une semaine après avoir appris ta mort. J’ai gardé ma Kelton longtemps et puis je l’ai détruite sans jamais expliquer pourquoi je ne voulais pas qu’elle soit réparée.
Le hasard m’a fait passer il y a 7 ans devant la tombe où tu es avec ta mère et ta sœur. Je suis resté scotché un moment. Il y avait encore des plaques en marbre de l’époque, « 1959-1969 », moi les années en 9 ne m’ont jamais réussi par la suite et tous les 10 ans, il y a eu un truc à surmonter, à gérer, enfin tu vois, quoi. Tu sais aussi que je ne t’ai pas oublié et d’ailleurs j’ai toujours le dernier bonhomme en caoutchouc qu’on est allé chercher chez Shell. J’avais envie de t’écrire, ça ne te fera surement pas grand-chose mais moi, ça m’a soulagé. Oui, je suis parfois un peu égoïste me dit-on et sans cœur. C’est en ayant l’air fort qu’on se protège le mieux, enfin c’est ce que je crois.
Salut Gilles ! Je vais tenter de rester encore quelques années du côté des vivants, toi tu auras toujours 10 ans et moi, eh bien on verra !
__________________________________
Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).23 novembre 2019 à 6h17 #420004214736francois77
Membre
23 novembre 2019 à 6h28 #420004214737St Ex 2/33
Membre
23 novembre 2019 à 7h09 #420004214738Wolf971
MembreDur à lire…
23 novembre 2019 à 7h38 #420004214739Le temps retrouvé
MembreOn ne peut pas dire que Zen , ces derniers temps , envoie beaucoup de textes qui puissent remonter le moral des lecteurs de ce beau et utile forum …
23 novembre 2019 à 7h47 #420004214740ZEN
Membre- Le temps retrouvé a écrit:
- On ne peut pas dire que Zen , ces derniers temps , envoie beaucoup de textes qui puissent remonter le moral des lecteurs de ce beau et utile forum …
Tu devrais lire ça
__________________________________
Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).23 novembre 2019 à 8h38 #420004214741Sunbird
MembreTristesse…
23 novembre 2019 à 9h37 #420004214742Pierre-Yves
MembreTu as déjà évoqué ici le souvenir de cet ami d’enfance. Ce nouveau récit est également bouleversant.
24 novembre 2019 à 5h38 #420004214743lord of breit
MembreTu vas arrêter de nous faire pleurer ?!?…
C’est tellement joliment raconté, n’empêche.
Chacun à sa manière de gérer la nostalgie, le passé, personnellement c’est un truc qui me réconforte et en même temps me fout le cafard. Alors ton histoire ma touche directement. -
AuteurMessages
- Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.
