L’insouciance est le plus beau moment de la vie.

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15 sujets de 1 à 15 (sur un total de 34)
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  • #410000131947
    ZEN
    Membre

    Pour de vrai …

    Un clin d’œil à Emma et à sa sœur.

    La première guerre mondiale, la grande guerre, la sale guerre… Quand Alphonse Neveu rentre chez lui à la fin de 1918, il découvre que depuis qu’il est parti en 1915, le monde a changé. Noémie, sa jeune femme travaille désormais. C’est elle qui a nourri les enfants pendant son absence et a soigné le père d’Alphonse terrassé par un mauvais cancer. Alphonse a ramené de la guerre des images ancrées dans sa mémoire, des images d’horreur de ses amis morts au front, déchiquetés, défigurés, démembrés. Alphonse ne se ressemble plus. Le jeune homme fanfaron, toujours riant est devenu un homme sombre, triste, pensif. sa spontanéité est restée dans la Somme, dans la boue avec ses meilleurs amis partis sous ses yeux. Alphonse a eu la chance de ne subir aucune blessure physique. Il en a honte, il ne sait pas pourquoi il est passé au travers alors que des dizaines de ses camarades sont morts. La grande guerre a fait 10 millions de morts. En revenir, c’est repasser de l’autre coté, sortir d’un cauchemar dit-on mais pour lui, le cauchemar n’est pas terminé.
    Il y a bien sur la joie de retrouver sa femme et leurs 3 enfants et même de faire connaissance avec Paul le petit dernier qui n’avait que 2 mois quand il est parti. Mais il y a aussi ce vide immense dans le village, les amis d’enfance qu’il ne reverra plus, ces soldats inconnus qu’il connaissait si bien.

    Alphonse n’a ramené de cette guerre qu’une gourde, sa montre et sa plaque militaire. Il a avec lui un baluchon avec deux ou trois affaires mal lavées dans de l’eau sale. Au village, on lui parle de la fièvre, une maladie que les soldats auraient ramené de la guerre. Cette fièvre fait mourir et devient la grippe espagnole dans la presse. Cette grippe qu’on appellerait aujourd’hui H1N1 va décimer la planète et provoquer plus de 100 millions de morts. Il faudra 100 ans pour connaitre ces chiffres. Des soldats ont bien eu la fièvre, Alphonse en a vu mourir mais tout le monde disait que c’était les corps en décomposition qui la flanquaient.
    Qualifiée d' »espagnole » on sait aujourd’hui qu’elle ne venait pas d’Espagne mais du Kansas. Les premiers cas datent de mars 1918. Le virus s’est répandu en trois vagues. La première au printemps, très peu mortelle comme une grippe ordinaire. Puis il y eut deux autres vagues avec un virus mutant bien plus agressif. Cette fois, il répandait la mort.

    Les virus grippaux contemporains sont les héritiers de ce virus de 1918. A l’époque cette grippe décimait les jeunes gens de 20 à 40 ans. Forte fièvre, poumons douloureux puis l’asphyxie des malades infectés et un arrêt cardiaque fatal. Une mort rapide en moins d’une semaine. Les soldats affaiblis, mal nourris portaient ce virus parfois sans être eux-mêmes frappés à mort. Alphonse tousse depuis son retour. Sa femme et deux de ses enfants vont rapidement se sentir fiévreux et ne se remettront pas de ce virus qui va les toucher au début de 1919. En février Alphonse n’a plus avec lui que son fils Paul. Le médecin explique qu’on ne sait rien de précis sur cette grippe sinon que certains semblent immunisés alors que d’autres meurent très vite. Alphonse demande si c’est lui qui a ramené la maladie. Il est debout dans la chambre où Noémie repose avec l’ainée des enfants, leur fille Emma. La seconde fille Joséphine est morte une semaine plus tôt. Le médecin dit qu’il ne sait pas comment cette maladie maudite est arrivée jusqu’au village. Il se sent lui-même faible et fiévreux. Il ne s’en remettra pas non plus.

    Les survivants de la guerre vont devoir affronter une seconde horreur, un autre cauchemar avec ces 100 millions de morts dont on cache les chiffres. Ce soir de février Alphonse est seul chez lui avec Paul qui pleure dans son berceau. Il fait froid, il y a du feu dans la cheminée mais pas plus de 12 degrés dans la pièce. Alphonse prend Paul dans ses bras et le serre contre lui. L’enfant s’endort et Alphonse est angoissé. Il n’a plus que Paul et plus personne d’autre dans sa famille. Il y a ce grand couteau sur la table. Un grand couteau qui sert à tout aussi bien à couper la viande que le pain. Alphonse le prend dans la main et se dit que la vie ne vaut plus rien. Il dirige le couteau vers lui, regarde sa montre posée sur la table elle aussi. Elle indique qu’il est 21 heures 30. Alphonse est convaincu que la mort est la seule issue. Au moment où il s’apprête à commettre l’irréparable, Paul ouvre les yeux et sourit en regardant son père comme pour lui signifier qu’il se sent bien et en sécurité, là dans ses bras.

    Alphonse fond en larmes. Il repose le couteau. Il remet Paul dans son berceau et place celui-ci plus près de la cheminée.

    20 ans plus tard, Paul est réquisitionné pour partir à la guerre. Alphonse s’est remarié, il est resté taciturne mais réussit à sortir de sa torpeur pour offrir un visage épanoui et être un bon père et un bon mari. Il s’effondre quand son fils part. Il est incapable de lui parler. Un seul mot sort de sa bouche. « Reviens ! »… Paul reviendra mais son père sera mort à son retour d’une longue maladie qui lui a rongé le cerveau. Il a laissé un mot à son fils. Il y a cette phrase « Ne laisse personne te rendre malheureux ». Paul n’a de son père que sa montre et sa plaque militaire. Dans les affaires d’Alphonse, il retrouvera deux photos qu’on ne lui a jamais montrées. Sa sœur Joséphine morte sur son lit et sa mère reposant à côté d’Emma sont sur l’une et l’autre des photographies. A l’époque on photographiait les morts pour en garder une dernière image. Paul fait ainsi la connaissance de ses sœurs et de sa mère. Au dos des images il y a inscrit au crayon les dates des prises de vues et les prénoms des défuntes.

    Paul est mort à son tour en 2010. Il est parti à la suite d’une simple grippe cédant à ses enfants les objets d’Alphonse et ces photos qui sont les seules images des ancêtres. La plus petite descendante de Paul a 5 ans. Elle a vu les photos et a demandé pourquoi tout le monde dormait à cette époque là. Elle a dit que c’était dommage de se faire photographier en dormant. Ensuite elle s’est arrêtée sur la montre d’Alphonse et a demandé comment on faisait pour savoir l’heure si la montre était dans la poche. Elle a trouvé ça ridicule puis elle est partie jouer avec sa poupée. L’insouciance est le plus beau moment de la vie.

    #420003829145
    Jonpi
    Membre

    Putain ça m’a pris aux tripes.

    #420003829146
    Boc21
    Membre

    C’est en effet un très bon, émouvant et effrayant petit texte…
    Tu es un excellent narrateur Zen, sincèrement.

    #420003829147
    Skyranger
    Membre

    On dit toujours qu’avant, c’était mieux.
    Ceux qui l’ont vécu savent bien que non.

    Très beau texte Zen, qui m’a pris aux tripes.

    Peu de gens aujourd’hui savent que la grippe dite « espagnole » à fait plus de morts que toute la 1ère G.M., dans le même temps.

    #420003829148
    Manivel
    Membre
    Jonpi a écrit:
    Putain ça m’a pris aux tripes.

    Pas mieux…

    #420003829149
    raynew
    Membre

    « Ne laisse personne te rendre malheureux »
    Rien de plus à ajouter

    #420003829150
    Botev
    Membre

    Magnifique… Tu devrais publier un livres de tes histoires horlogères Zen.

    #420003829151
    steph9288
    Membre

    Très belle histoire merci ZEN.

    Une photo de la montre peut être ?

    #420003829152
    Benji77
    Membre

    Pris aux tripes également, les yeux sont embués…
    Tu écris « Pour de vrai… » d’où ce récit te vient-il ?

    #420003829153
    ZEN
    Membre

    Cela vient de mon arrière grand-mère touchée de près par cette grippe et qui avait bien connu ces gens. Les parents de victimes de cette grippe parlaient ensemble et une véritable solidarité les unissait… Ils étaient les parents d’une génération où il manquait beaucoup d’enfants à l’appel. Mon arrière grand-mère était institutrice et avait vu sa classe particulièrement touchée. Elle était passionnée de photographie de la prise de vue au labo. J’ai encore des plaques de verre de ses images. Le pire est que j’ai sans doute la photo de ce Paul avec sa classe.

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    Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).

    #420003829154
    chrispare
    Membre

    Quel talent !
    Merci

    #420003829155
    hugo59890
    Membre

    Merci Zen pour ce « recentrage » (pour moi ça l’est) sur ce qui est réellement essentiel!
    C’est une belle et émouvante histoire, transmise par une non moins belle plume.

    Bonne journée à tous

    #420003829156
    maxance
    Membre

    Trés émouvent
    Merci

    #420003829157
    JJLH
    Membre

    Merci ZEN du partage. Toutes ces maladies, épidémies etc… Ca en a emmené du monde. (Et c’est pas fini…)

    #420003829158

    Très beau récit, félicitations Zen.

    Si tous les va-t-en guerre et les extrémistes de tout poil qui sévissent encore aujourd’hui réalisaient vraiment ce qu’est la guerre, le monde serait sans doute moins dangereux.

    « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre. »

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