FORUMAMONTRES › Forums › FORUMAMONTRES › Une rencontre fortuite sur l’histoire d’une vie
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totolouga, le il y a 8 années et 2 mois.
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3 juin 2018 à 22h11 #410000133323
ZEN
MembreJ’ai rencontré hier ce que j’appelle un « personnage ». L’homme a 81 ans et bon pied bon œil. La rencontre a eu lieu sur le stand d’un antiquaire car nous étions intéressés par le même objet (c’est moi qui l’ai eu
) et ce monsieur auquel j’expliquais que cet objet qui datait de 1860 m’intéressait pour illustrer un prochain livre a engagé la conversation. On s’est retrouvé 15 minutes plus tard sur un autre stand. Cette fois j’étais en train d’acheter une montre de poche à répétition des quarts et il est venu me dire que je faisais une très bonne affaire. Il avait hérité de son père une pièce du même type et l’avait faite réparer ce qui lui avait couté une fortune. Nous sommes allés boire un verre et notre conversation a d’abord porté sur internet, un univers qui lui est étranger. Il m’a montré sa montre, un chrono Universal ancien et m’a dit que cette montre racontait son histoire … Il n’en fallut pas plus pour que je lui demande de me la raconter.
Nous sommes restés plus d’une heure trente et son histoire m’a captivé. C’est elle que je vais vous raconter ici. J’ai à peine reformulé les phrases et j’ai juste remis la chronologie en place. Cela m’a malgré tout pris un peu de temps.Je suis né le 25 septembre 1937, autant dire que j’ai été conçu la nuit du réveillon du jour de l’an. Ma mère était secrétaire dans un journal national et mon père était responsable administratif et commercial de ce journal. C’est lui qui avait embauché ma mère en 1931. Il était marié alors à une femme qui travaillait pour un journal de mode mais il a découvert qu’elle le trompait. Il a pardonné mais elle a recommençé. Il la quittée en juillet 1936.
Il a dit à celle qui allait devenir ma mère « Je pars en vacances et je vous emmène ! » Elle l’a regardé, s’est tue 5 minutes et a répondu « je viens ». Ils ne se sont plus jamais quittés. Ils se sont mariés car mon père y tenait et j’ai eu une superbe enfance avec eux toujours joyeux et ouverts pour faire quelque chose, voyager ou avoir des activités. J’ai eu le bac contre toute attente car j’étais un élève moyen, et puis j’ai fait l’école normale. En troisième année, j’ai rencontré Monique, une fille qui travaillait à la poste, au service du téléphone. Elle était tombée de vélo juste en bas de chez moi et pleurait de douleur. Elle est repartie trois jours plus tard. Elle a failli se faire renvoyer et moi, j’ai arrêté l’école. Je voulais l’emmener au bout du monde. Elle était très belle. Monique était gaie, toujours souriante et puis elle a eu une boule qui a poussé sous son sein. En 1963, on se disait que ça allait se passer. Elle a attendu pour voir le médecin. Il a fallu l’opérer, c’était grave, très grave, trop grave pour un môme de 26 ans et elle qui n’en avait que 24. On a pleuré toutes les larmes de notre corps car on a compris qu’elle allait partir. On s’est marié dans l’urgence pour qu’elle garde mon nom avec elle. Ca la rassurait de savoir qu’elle resterait quelque chose dans ma vie.
Elle a souffert, beaucoup, beaucoup trop et puis un dimanche matin de juin 1966, elle m’a dit qu’elle ne sentait plus rien, elle a pris ma main et elle s’est éteinte en me disant qu’elle m’aimait. Je ne sais pas y penser sans avoir les larmes aux yeux. Ma vie s’est arrêtée ce matin là.Je n’ai pas eu de larme mais juste le dégout de tout. Je travaillais pour un journal comme pigiste. J’étais reporter et j’écrivais des articles sportifs et sur les déplacements des personnalités. Je restais des heures dehors et je n’étais pas vraiment moi-même. Monique m’avait offert une montre pour notre mariage. Une petite Universal chrono. Je ne la portais pas. Sa seule vue me bouleversait. Etre veuf est bien plus dur que d’être divorcé mais moi, en plus j’étais veuf de la vie, veuf sans avoir vécu. On regrette ce qui n’arrivera jamais, c’est aussi différent d’être veuf à 70 ans quand on a des souvenirs. Moi j’avais connu la passion et la maladie et puis la mort.
En 1968, j’étais sur les pavés avec mon appareil photo. J’étais dérouté et puis j’étais en train de charger mon Nikon assis sous le porche d’un immeuble dans la quartier Saint Martin quand j’ai pris une pierre sur la tête ou un coup de matraque. Je n’ai rien vu venir. Je me suis réveillé 15 minutes plus tard avec plein de sang autour de moi et délesté de mon matériel. J’ai mis au moins 5 minutes à comprendre que c’était moi qui avait saigné. Je ne voyais plus d’un œil et j’ai aperçu une jeune femme qui marchait vers moi avec un sac à la main. Elle s’est approchée et avait mon appareil photo dans l’autre. Elle m’a dit qu’elle avait couru après le voleur pour récupérer le matériel et qu’un type l’avait aidée à se faire restituer mon sac et mon Nikon. Elle a proposé d’aller me soigner. Elle habitait là, chez ses parents. Son père était dentiste. Elle m’a soigné dans le cabinet dentaire. On s’est parlé. Elle m’a raconté sa vie. Elle avait perdu sa soeur jumelle à 12 ans et elle lui manquait. Elle lui parlait toujours chaque soir. Je lui ai raconté comment j’étais devenu veuf. On a parlé 4 heures ininterrompues. C’était noir, très noir . Elle était aussi désespérée que moi mais on faisait bonne figure.
Elle était très belle. Elle s’appelait Valérie et avait dans le regard cette tendresse des gens qui savent écouter et une indulgence sans pitié, une sorte de noblesse de la compassion. Je suis parti en la remerciant et elle m’a fait un clin d’œil sur le palier de sa porte. J’ai marché une heure et puis j’ai fait demi-tour à cause de ce clin d’œil. C’était comme un signal, une sorte de lumière qui me disait que la vie l’emportait forcément sur la mort. Un signe fort qu’elle m’avait donné comme pour me dire que c’était elle que je cherchais. J’ai sonné, elle a rouvert et dit que j’en avais mis du temps ! On a diné … En fait, on a rien diné pour être précis car elle avait deux oeufs et trois pommes de terre. On a parlé jusqu’à 2 heures du matin pendant que ça castagnait dans la rue. Je ne savais pas si j’allais rester ou partir. Ses parents étaient réfugiés en province depuis 3 semaines. Elle m’a dit que ce serait mieux si on attendait pour savoir si on allait plus loin dans notre relation. Elle avait 19 ans et moi 29. Je suis reparti cette fois pour de bon.
Le lendemain matin, je décidais de ne pas y retourner car j’avais l’impression d’avoir trahi Monique. J’étais très malheureux. Je suis arrivé à la rédaction et on m’a envoyé faire des photos à coté de l’assemblée nationale. Un type m’a agressé et cogné comme un malade en disant que je faisais des photos pour la police. C’est mon Nikon qui a servi à me défendre. Ca lui fut fatal, tout était faussé.
Je n’ai pas revu Valérie. Je le regrettais mais n’étais pas prêt. Une semaine plus tard en rentrant au journal, on ma dit qu’une fille avait demandé à me voir. Sur un bout de papier, il y avait inscrit Valérie puis son nom de famille et son téléphone. Je n’ai pas appelé … Un mois plus tard en juillet, alors que je rentrais au journal elle était là. Elle m’attendait dehors. Je l’ai invitée chez moi. On a parlé jusqu’à 3 heures du matin. On s’est allongés sur le lit et on a …dormi. Juste dormi.
On s’est revu pendant un an sans faire plus que s’embrasser. Elle se demandait si j’étais normal. Un soir, je suis allé au journal et le patron m’a appelé. Il m’avait désigné pour remplacer tous ceux qui partaient en vacances. A la fin de sa phrase, il a ajouté » Et puis tes états d’âme, tu les laisses chez toi. Ca fait un moment que tu es veuf, le deuil est passé ». J’avais commis l’erreur de dire à un collègue que mon chagrin ne s’arrêterait jamais. Je suis donc parti pour de bon je suis allé poster une lettre pour mes parents et leur dire que j’allais me ressourcer. J’ai envoyé une autre lettre à Valérie pour lui expliquer que j’étais encore ravagé par la mort de Monique. Bref, je suis parti avec comme destination le Vietnam… Je me suis retrouvé à Marseille et j’ai fait des petits boulots. Pourquoi Marseille ? Dans le train qui m’emmenait à Bruxelles d’où je devais partir, j’ai rencontré une Marseillaise. Une fille fantastique qui faisait des études de psychologie. Elle était gaie, joyeuse, marrante, sexy et elle m’a écouté puis a conclu que j’étais malade de culpabilité… Elle m’a décodé, décrypté et je suis parti chez elle. On a repris le train et on est allé près de Marseille. J’ai travaillé pour un photographe. J’ai fait en Italie des photos pour des catalogues. Fiona, c’était son prénom ne m’a pas quitté pendant 5 ans et demi et puis elle est partie vivre au Canada, c’était son but dans la vie. Je l’ai perdue de vue.
Je suis remonté à Paris. Et je suis retourné travailler pour la presse mais cette fois je faisais du publireportage. C’est bien le publireportage car on bouge peu et on gagne bien sa vie. Je n’allais même plus faire des photos sur les évènements, un autre que moi les faisait. Un samedi, je suis allé m’acheter des disques sur les Champs et dans le magasin, il y avait Valérie avec une amie. Elle était encore plus belle qu’à 19 ans… On est restés l’un en face de l’autre avec rien à se dire et puis je l’ai invitée à diner. Au dessert, je la demandais en mariage, aux cafés elle me disait « oui ».
On s’est marié sous Giscard ! Valérie a vécu notre amour en respectant mon souvenir de Monique et n’a jamais cherché à la faire oublier. Elle parle encore à sa soeur. On ne se remet jamais de la perte de quelqu’un qu’on aime. On vit avec son souvenir d’autant plus présent que la personne est absente. Je ne sais pas évoquer Monique sans la revoir mourir. J’ai toujours sa montre et je la porte depuis un an. Elle est quasi neuve de stock…
La femme de ma vie ? Non… Les femmes de mes vies. Mais Monique aurait voulu que je sois heureux et aurait adoré Valérie. Enfin, je n’en sais rien. Ce que je sais c’est qu’être veuf jeune est terrible car on le reste toute sa vie et pourtant j’aime Valérie comme au premier jour. Ah un détail, le jour de mes retrouvailles avec Valérie, j’allais acheter Time des Pink Floyd ! Un disque en Vinyle. Je suis maintenant à la fin de ma vie, je regarde dans le rétroviseur et y voit des épreuves difficiles et des moments de bonheur qui me font regretter les idées noires qui ont traversé mon esprit quand je n’avais pas trente ans. Ce que je voudrais dire c’est que le mieux vient toujours et qu’il faut savoir voir l’amour quand on l’a sous les yeux et ne pas faire semblant de ne pas le voir. C’est absurde, on perd du temps. Je sais que je dis cela rétrospectivement et que pour voir l’amour, il ne faut pas avoir les yeux embués par les larmes.
Mon expérience m’a permis de voir plus vite et de meilleure manière, les gens qui en valent la peine, ce qu’on appelle les bonnes personnes. Je vois aussi les gens malheureux, il y en a qui portent leurs propres vie comme un fardeau. La pire des choses est de ne pas avoir partagé assez longtemps avec ceux qu’on aime et de porter sa vie durant cette frustration due à l’absence. Je profite pour cela de ma femme, de mes enfants et de mes petits enfants. Je les aime profondément mais je porte cette montre car l’amour que je leur donne vient en plus de celui que j’avais pour Monique et n’est pas venu le remplacer.
Je peux maintenant répondre à votre question : Savoir si la montre est un marqueur du temps ou juste un accessoire secondaire. C’est une empreinte affective pour ce qui me concerne, un objet pas comme les autres que l’on m’a laissé en cadeau. Lorsque je regarde ma montre, j’ai cette image du moment où Monique me l’a offerte et son regard désespéré de me rendre triste de savoir que nous serons séparés. L’amour est un sentiment particulier, il s’installe dans notre cœur et notre cerveau et ne le quitte jamais. J’aimerais que cette montre parte avec moi lorsque je serai enterré. Cela me rassurerait qu’on la remonte avant de fermer la boite mais je ne pense pas que je puisse le demander à Valérie ou à mes enfants.
Allez, on va se boire cette flute de champagne qui se réchauffe. Je vous sens troublé !
4 juin 2018 à 0h18 #420003885908Arnaud.A
MembreTroublé? Comment ne pas l’être…
4 juin 2018 à 0h26 #420003885909FD
MembreMerci pour avoir si bien retranscrit cette histoire d’une vie.
Il en ressort une très belle émotion et doit certainement faire écho chez certains de nous.
je suis dépositaire de certains effets personnels de mes grands-parents, que j’ai pris d’autorité parfois parce qu’il me semblait évident que nul autre que moi…enfin qu’ils étaient pour moi.
Je sais exactement où ils sont, et à chaque fois, ils me rappellent.
4 juin 2018 à 0h28 #420003885910MaitreRobinton
MembreTrès beau et empreint de philosophie… A chacun d’en tirer le meilleur parti
4 juin 2018 à 0h58 #420003885911YoungWatcher
MembreWawww, merci pour l’histoire !
4 juin 2018 à 0h58 #420003885912vise
MembreHistoire de vie très touchante, merci pour ce partage.
4 juin 2018 à 1h01 #420003885913Pierre-Yves
MembreComme c’est bien écrit !
- Citation :
- La pire des choses est de ne pas avoir partagé assez longtemps avec ceux qu’on aime et de porter sa vie durant cette frustration due à l’absence.
4 juin 2018 à 1h01 #420003885914Eldar
MembreJe ne regretterais que jamais trop le fait que ma génération ne soit pas aussi dévouée aux plus simples principes de la vie…
On a sans doute tous une leçon à tirer de nos aînés ; et il n’y a vraiment rien de plus passionnant que de faire un bond arrière dans le temps pour en tirer de sages pensées…Merci beaucoup pour ce partage.
4 juin 2018 à 1h47 #420003885915Peyo
MembreQue de sagesse, de bienveillance ! Merci de l’avoir si bien retranscrit.
A l’heure de notre société aseptisée et moralisatrice, il est réjouissant de lire ce type de chemin de vie.
Car en effet, la vie que nous vend le marketing et les réseau sociaux n’est pas faite que de bonheurs. Cette quette perpétuelle est une chimère.
Ces fêlures font partie de Homme qui sait rester debout.
4 juin 2018 à 2h44 #420003885916Titoux
Membre- ZEN a écrit:
- Ce que je voudrais dire c’est que le mieux vient toujours et qu’il faut savoir voir l’amour quand on l’a sous les yeux et ne pas faire semblant de ne pas le voir. C’est absurde, on perd du temps. Je sais que je dis cela rétrospectivement et que pour voir l’amour, il ne faut pas avoir les yeux embués par les larmes
Beaucoup de sagesse.Merci Zen pour toutes ces histoires, ecrites avec beaucoup de talent.
4 juin 2018 à 4h58 #420003885917py3.14
MembreÉmouvant et tres bien conte.
4 juin 2018 à 20h08 #420003885918ZEN
MembreLe pire est que je n’ai même pas pris le nom de ce monsieur …
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Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).4 juin 2018 à 22h35 #420003885919Patriarch
MembreMerci pour ce moment de vie, émouvant, et merci de cette belle retranscription.
4 juin 2018 à 23h54 #420003885920Biglolle
MembreBelle histoire mais aussi Très triste . Ce qui est surtout génial c’est de ce l’entendre raconter par hasard , par un inconnu que l’on ne reverra sûrement jamais . Une belle rencontre , de celle que l’on fait plus beaucoup. 👍
5 juin 2018 à 0h22 #420003885921LUDOSTER
MembreEncore une belle histoire!

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