Enrobez cette heure!

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    ZEN
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    Enrobez cette heure!

    De tout temps, l’horlogerie a eu recours aux métiers d’art afin d’insuffler à l’habillage du temps un zeste de légèreté ou d’esthétique.

    Gil Baillod

    «N’être que pour la montre se dit de certaines choses qui ne sont que pour l’apparence et dont on ne se sert pas. Elle étale ses beautés, fait montre de ses charmes», dit Littré en parlant d’une courtisane.

    Dire combien une montre peut courtiser les regards l’apparente davantage à un bijou qu’à un garde-temps. C’est pourquoi, d’entrée de cause, il faut distinguer l’esprit et la démarche de l’art mécanique de l’horloger de ceux de l’art décoratif du bijoutier, lors même que les deux œuvrent aux belles heures d’une main artisane.

    Les pharaons firent décorer leurs clepsydres il y a quatre mille ans. Les cadrans solaires comportaient d’utiles gravures. Du fond des âges on se pare de coquillages ou de petits os assemblés en colliers.

    Quand d’ingénieux serruriers bâtissent à la fin du XIIIe siècle les premières horloges en Angleterre et en Italie, on s’avise rapidement d’ornementer le cadran affichant les heures. Soleil et lune, signes du zodiaque, chiffres romains dorés charment le regard tout en imposant l’implacable loi des heures égales.

    La miniaturisation est rapide. La grosse horloge de tour, de plus d’un mètre cube, amenuise ses rouages pour les loger dans une horloge murale dont se parent les riches demeures jusqu’au XVIIIe siècle.

    Le ressort

    Un perfectionnement majeur apparaît durant la première moitié du XVe siècle. L’invention du ressort libère l’horloge d’un poids, au propre comme au figuré, en assumant la fonction d’organe moteur. En moins d’un siècle et demi, l’énorme mécanisme des horloges de tour est réduit à la taille d’un œuf. La translation du mur à la table s’opère en couchant le mouvement dans un cylindre ou un cube. Dès lors, l’union entre l’horlogerie et les métiers d’art est consommée. Orfèvres, fondeurs, bijoutiers, graveurs, ciseleurs, sertisseurs et émailleurs, autant d’artisans qui vont consacrer leurs talents à l’horlogerie, sans négliger l’armurerie soit dit en passant.

    Augsbourg et Nuremberg, villes protestantes, permettront à l’Allemagne de dominer l’horlogerie durant les XVIe et XVIIe siècles. De même, en France, les horlogers sont en majorité protestants. Ils émigreront en Angleterre et en Suisse lors de la révocation de l’Edit de Nantes en 1685, ruinant l’horlogerie française.

    Le garde-temps conçu comme un objet décoratif ou un joyau trouve auparavant sa plus haute expression à Blois et à Paris. On passe des boîtiers et cadrans gravés aux émaux champlevés et en relief pour en arriver aux peintures polychromes sur émail, technique inventée vers 1630 par Jean Toutin. Les boîtiers sont entièrement peints à l’extérieur comme à l’intérieur.

    Tribut aux Turcs

    L’Allemagne connaîtra un siècle d’or au milieu du XVIe siècle lorsque la Sublime Porte impose à l’empereur romain germanique ainsi qu’aux princes allemands de payer tribut aux Turcs s’ils voulaient éviter toute agression de leur part.

    Comme le sultan, le vizir et autres dignitaires ottomans étaient friands de belles pendulettes allemandes richement habillées, quand bien même leurs mouvements étaient médiocres, les artisans et horlogers germains prospérèrent.

    La chronométrie, en revanche, était anglaise. La recherche de la précision était une nécessité pour la marine afin de déterminer la longitude en mer. Plutôt que de belles montres, on parlera ici de beaux mécanismes tout de même finement gravés.

    Autre aiguillon à faire du bel ouvrage fut l’intensification des voyages en Europe et la construction de voitures et de carrosses à suspension plus confortables que la selle. Les départs à heure fixe étaient réglés par des «montres de carrosse» préservées de la poussière dans des étuis richement décorés. La paternité en reviendrait à Bernardo Caravaggio de Crémone qui, en 1480 déjà, aurait réalisé à Paris «il primo orologgio di viaggio».

    La guerre de Trente Ans (1618-1648) dévasta l’Europe centrale. Les princes s’intéressant plus aux canons qu’à l’horlogerie, les artisans allemands seront évincés par ceux de Londres, Paris et Genève.

    Tête de mort

    Durant le XVIIe siècle, les orfèvres déploient des trésors d’imagination pour enfermer la montre miniaturisée dans des boîtiers fantaisie: tête de mort, croix, colombe, tulipe que les femmes portaient en pendentif. L’apparition de l’aiguille des minutes, en 1686, puis celle des secondes dès 1690, va modifier le cadran, visage de la montre. Les heures seront en chiffres romains et les minutes en chiffres arabes.

    Ce changement a été rendu possible et nécessaire avec le bond réalisé dans la régularité grâce à l’invention du régulateur à ressort, le spiral réglant de Huygens, en 1674. La variance d’une demi-heure par jour était réduite à cinq minutes puis à dix secondes. Une fois encore bijoutiers et graveurs furent invités à faire preuve d’imagination pour suivre les créations techniques.

    Le perçage des rubis servant de palier à l’axe des roues, inventé en 1704 par le Genevois Nicolas Fatio, qui travaillait en Angleterre, participe à l’amélioration de la marche des mouvements. Le procédé fut gardé secret, assurant ainsi la suprématie de l’horlogerie anglaise durant le XVIIIe siècle.

    La forme et le visage de la montre vont encore être modifiés par l’échappement à cylindre de l’Anglais Graham en 1728 et par le calibre Lépine, un mouvement plat à ponts qui va considérablement réduire le volume de l’oignon en vogue et ouvrir plus largement la voie à la montre de poche.

    La châtelaine

    Sous le règne en France de Louis XV apparaît un nouveau type de montre qui s’impose jusqu’après 1800. C’est un boîtier avec breloques, la châtelaine, un pendentif bijou à plusieurs éléments, plat et de grande surface qui, en plus de la montre, comprenait un cachet, la clé, une breloque, un médaillon et une petite boîte à parfum. C’est dire si les bijoutiers s’en donnèrent à cœur joie!

    La montre conserve sa forme ronde avec un fond repoussé en haut-relief. Après 1750, le travail de repoussage, à la fois long, délicat et coûteux, commença d’être industrialisé. Les éléments du boîtier étaient formés à la presse. Les métiers d’art liés à l’horlogerie sont absorbés et spécialisés. Ainsi les orfèvres fournissent les «faiseurs de boëtes» et les émailleurs sont occupés à plein temps au décor des boîtes et des cadrans.

    Après avoir réussi à miniaturiser le mouvement pour en faire une petite horloge de table avec un cadran horizontal, les horlogers le réduisirent encore à quelques centimètres de diamètre.

    Qui, des horlogers ou des orfèvres boîtiers imaginèrent de faire de la montre un bijou? Au début du XVIe siècle apparaissent des montres-bijoux, ou plutôt des bijoux-montres qui s’exhibaient en pendentifs autour du cou ou de la ceinture des femmes. Un couvercle gravé et ajouré protégeait le cadran à aiguille unique. Les modèles luxueux portaient un couvercle en cristal de roche taillé en facettes. La montre de cou est une création italienne rapidement copiée en France et en Allemagne. On observe le passage de la montre de cou à la montre de poche de la taille d’un oignon (ce qui lui vaudra son nom), à la fin du XVIIe siècle. C’est encore une grosse montre. La boîte est richement gravée. Le cadran est blanc ou à douze cartouches portant douze chiffres romains. Quelques années plus tard, la mode est aux petites montres-bijoux portées en broche ou pendentif, au cadran dissimulé sous un volet qu’il faut actionner pour lire l’heure entre les ailes d’un papillon, sous une mandoline ou les pétales d’une tulipe. Les boîtiers sont en or avec une décoration en émail enrichie de rubis, de brillants, de turquoises et surtout de demi-perles.

    Le XVIIIe siècle sera une des périodes fastes de l’horlogerie tant sur le plan des progrès et prouesses techniques que pour l’habillage de la montre. L’industrialisation de la production qui s’amorce va s’organiser durant tout le XIXe siècle en Amérique d’abord puis dans une Europe réticente aux machines «gâches métier».

    La conquête de la précision, pour les besoins de la marine, sera la grande aventure du XVIIIe siècle horloger. Elle va influencer l’esthétique de la montre en multipliant les informations sur le cadran, évolution que nous évoquerons dans notre prochain numéro du mois de juin.

    Gil Baillod

    A lire dans ce lien

    http://www.montrespassion.ch/index.cfm?id=623

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